Devinette : Toto et l’Humanité sont dans un bateau… (Une parabole des actions pour un monde durable)

Avant d’essayer d’y répondre, poussons la parabole plus loin. L’eau rentre dans le bateau car :

1- les vagues passent par-dessus le bord tellement le bateau est chargé : nous sommes très nombreux et consommons trop de ressources sur une planète finie ;

2- il y a des trous dans la coque…

  • …certains sont naturels du fait des failles de nos sociétés ; aucune loi ne peut anticiper toutes les dérives ni répondre équitablement à tous les enjeux ;
  • …d’autres sont créés volontairement par ceux qui en retirent un profit et que l’on nommera poliment des « non-humanistes », ou des « Bachi-bouzouks », comme l’aurait fait le Capitaine Haddock !

« Non-humanistes » au sens où leurs actions / activités ne vont pas dans le sens d’un développement « durable » : ce qui profite économiquement ou politiquement se fait au détriment du progrès social ou de la protection de l’environnement. (Tirant ainsi une balle dans le pied de leurs propres enfants.)

Que faire pour éviter de couler tous ensemble ?

Prolongeant la parabole, voici une petite classification des actions engagées pour faire face à nos actuels enjeux environnementaux et sociaux…

Aucun texte alternatif pour cette image

Note 1 : Le site beprowd.com adresse ce sujet d’économiser de l’argent grâce à des gestes écologiques, j’en parlerai brièvement plus bas.

Note 2 : Malgré l’immédiate nécessité des actions de charité / humanitaires, celles-ci posent des problèmes non négligeables. Des problèmes que les tenants du statu-quo (ou les partisans d’une société à l’américaine – où l’Etat est réduit aux fonctions régaliennes) passent bien sous silence. Je me permets les critiques suivantes par retour d’expérience, notamment lors de la création et le développement d’une association humanitaire de développement économique par microfinance (www.credits-mines.fr). Ou bien par le témoignage d’un proche en R. D. du Congo ; ou tout simplement en France avec la philanthropie des entreprises ou des individus.

écoper
Voici quelques exemples :
  • La charité est parfois financée par des revenus d’activités dont on questionne trop peu les impacts. Un peu comme si la fondation de Monsanto finançait des actions en faveurs de la biodiversité. Pourquoi ne pas essayer d’avoir des activités plus pérennes « by design »pour ne pas avoir à reboucher les trous ?
  • Le Greenwashing et socialwashing : lorsque le phénomène mentionné ci-dessus se fait particulièrement avec un écart colossal entre le montant philanthropique versé et le volume de l’activité économique du donateur. Ou encore quand le budget alloué à la bonne presse est plus important que le financement de la bonne action elle-même. Tel l’arbre qui cache la forêt, on est souvent loin de la vraie résolution des problèmes, mais malheureusement cela donne souvent le change dans les esprits.
  • Notre capacité d’attention ou de propension aux bonnes intentions est limitée : quand on a fait sa B.A. (un don pour une crise humanitaire par exemple) on repart souvent faire tourner le système, avec l’esprit léger et bonne conscience car on s’imperméabilise ensuite aux autres problèmes.
  • Cela peut provoquer parfois le désengagement de l’Etat sur certains secteurs. On pourrait par exemple mentionner les Restos du Cœurs, qui n’avaient au départ pas vocation à durer mais juste à émettre un signal d’alarme.
  • Le système « à l’américaine » pousse le désengagement de l’Etat à son paroxysme, la charité étant censée œuvrer à toutes les fonctions sociétales autres que celles régaliennes. J’ai par exemple entendu une Etats-Unienne dire que Pôle-emploi était « une ONG formidable », avant qu’elle n’apprenne que c’était une agence de l’Etat…

Et d’autres exemples dans les pays en voie de développement (vécu au Togo) :

  • L’atteinte à la dignité de la personne humaine (distribution néocoloniale de bonbons), ou encore l’attentisme (« il faut nous aider sur […] » pour des personnes qui ne sont pas réellement dans le besoin).
  • l’Etat qui compte sur les ONG et institutions internationales pour résoudre les défis du pays. (D’ailleurs, comment réagirait-on en France si, après une tempête meurtrière, la Chine nous envoyait des fonds d’urgence ?)
  • Détournements de fonds ou activités parallèles (Oh ! les beaux 4×4…).

Prendre conscience de ces inconvénients m’a poussé à chercher d’autres formes d’engagement. Écoper, c’est nécessaire pour garder le bateau à flot, mais on aurait quand même moins besoin de le faire si on empêchait l’eau rentrer par les trous.

Reboucher les trous dans la coque

Aucun texte alternatif pour cette image

On peut ainsi s’essayer à ce 3e type d’action : celles qui évitent que beaucoup d’eau ne rentre en continu.

Il est possible d’agir en direct ou via le soutien aux Corps Intermédiaires, ces groupes ou institutions indépendants et autonomes, situés entre l’individu et l’État. Il s’agit des syndicats (de tous types), partis politiques, associations et ONG, organisations professionnelles sectorielles, voire même le journalisme d’investigation. Ces corps exercent des contre-pouvoirs, ou sont des garde-fous. De manière générale, beaucoup de ces actions peuvent influencer le législatif ou induire des comportements de haut niveau institutionnel.

Quelques exemples sur le domaine politique :

  • Reporter Sans Frontière : lutter pour la liberté de la presse, outil démocratique indispensable (y compris chez nous, Pays-des-droits-de-l-Homme-mais-32e-au-classement-RSF…).
  • CEO (Corporate European Observatory) : ONG à Bruxelles qui informe sur et lutte contre le déséquilibre abyssal entre la puissance du lobbying industriel et celle des représentants des consommateurs et des citoyens.
  • Les organisations qui travaillent au lancement d’une 6e République ou d’autres modes de représentation ou consultations démocratiques (elles sont à ce jour assez connotées politiquement, mais tendent à devenir plus « main stream ») : éviter les problèmes de la démocratie représentative avec une démocratie plus participative, comme elle l’était dans la Grèce antique.
  • Les syndicats (des salariés, des patrons) sont des acteurs qui, dans certains pays, assument un rôle politique de contre-pouvoir encore plus important qu’en France.
  • Les journalistes d’investigations comme Fabrice Lhomme et Gérard Davet au Monde, Fabrice Arfi à Mediapart. En révélant certains scandales, ils rappellent aux politiques les principes de leur fonction républicaine et contribuent à en limiter les dérives (avec une sorte de « peur du gendarme » inversée).

Sur le domaine socio-économique :

  • La Fondation Abbé Pierre contre le mal-logement : une dépense d’un euro dans le champ de la prévention des expulsions permettrait d’économiser 7 euros (!) en frais d’hébergement et d’insertion (Source : « Pilot project – Promoting protection of the right to housing »).
  • Dans la même logique, les Apprentis d’Auteuil, contribuent à réinsérer professionnellement des jeunes en grandes difficultés. Cela créé non seulement de la valeur économique pour le pays (cotisations, impôts…) mais cela évite aussi à la société de nombreuses conséquences et leurs coûts associés : incivilité, violence, SDF, emprisonnement, etc.
  • Des ONG qui œuvrent dans la Microfinance, car elles donnent les moyens économiques de s’en sortir par soi-même aux exclus des systèmes bancaires classiques.

Sur le domaine écologique :

  • Greenpeace (et Sea Shepheard pour une version « très musclée ») exerce des missions de sensibilisation du grand public, de plaidoyer auprès des pouvoirs publics, etc.
  • Les ONG Alternatiba et ANV-COP-21 : en sensibilisant aux alternatives écologiques et durables ; avec un effet boule de neige très important, sur le vote citoyen, sur le pouvoir d’achat tourné vers des produits plus responsables et donc un impact sur le marché, etc.

Comme la plupart de ces organisations s’attachent à des problèmes complexes (aux effets à long terme ou qui peuvent être insidieux), elles font plus difficilement parler de leurs combats. En particulier, elles ne peuvent ni générer d’élan affectif, ni attirer aisément les célébrités (qui sont plus souvent présentes sur des combats plus visibles).

Pour soutenir de tels acteurs, en plus de leur financement, nous pouvons devenir bénévoles « avancés ». Quelques heures par semaine ou par mois peuvent suffire. Certaines ONG comme Alternatiba permettent de prendre des responsabilités significatives (utiliser ses capacités de gestion de projet, d’organisation, ses capacités oratoires en tant que responsable media, etc.). On peut aussi acheter les travaux de certains acteurs, je pense ici aux abonnements aux journaux indépendants ou d’investigation. Surtout quand, pour rappeler le contexte, 90% de la presse française est possédée par 10 milliardaires (source : Basta 2017) : ce ne sont probablement pas ces journaux qui vont lancer des enquêtes risquant de compromettre le système actuel.

Résoudre le « Root Bug » ?

Je parlais plus haut du problème de la séparation entre « valeurs » et « création de valeur » dans notre système économique. Je pense qu’il s’agit de la racine des problèmes, le Root Bug : celui qui engendre tous les autres.

« Si j’avais une heure pour changer le monde, je passerai 55 minutes à définir le problème, et 5 à trouver la solution » (A. Einstein)

En effet, si l’activité économique est pérenne socialement et écologiquement, il n’y a schématiquement pas besoin d’argent pour combler les trous générés, puisqu’il n’y en a plus…

  • Plus besoin d’aider les pays en voie de développement en cas de catastrophe naturelle si leurs systèmes économiques et politiques n’avaient pas été rendus si faibles par les dérives de la colonisation et celles néo-colonialistes actuelles.
  • Pas besoin de « planter 1 arbre » à l’achat d’un vêtement, si celui-ci était fait à partir de fibres recyclées, on en lin (qui consomme beaucoup moins d’eau que les 5m3 / kg du coton… – source Futura Science).
  • Moins besoin de soupes populaires et de logements d’urgence s’il y avait plus d’entreprises d’insertion et de réinsertion (ou si les entreprises se voyaient imposer des quotas, comme pour les travailleurs handicapés), s’il y avait plus d’entreprises qui utilisent (voire réquisitionnent) les bâtiments inoccupés pour réintégrer ces populations dans la collectivité.
  • Etc.
Aucun texte alternatif pour cette image

C’est pourquoi je crois que l’action humaniste ne doit pas se limiter au non-lucratif, sans quoi le moteur économique classique verra ses conséquences sociales et écologiques être toujours trop négatives par rapport à l’impératif d’une société durable. Il faut donc empêcher les « Bachi-bouzouks » de faire de nouveaux trous dans la coque : rivaliser avec cette économie classique, instaurer de façon majoritaire une économie « by design » plus vertueuse (inclusive, circulaire ou « Blue économy »…). Cependant, rivaliser avec ses acteurs implique souvent (mais pas systématiquement) d’employer certaines de leurs méthodes, de leurs outils, tout en se fixant des limites afin de ne pas retomber dans les mêmes travers. D’où les règles de l’Economie Sociale et Solidaire…

L’« entrepreneuriat social » et l’Economie Sociale et Solidaire (ESS)

Rompre la dichotomie entre le lucratif et le non-lucratif, et c’est le concept l’entrepreneuriat social. Une « entreprise sociale » repose sur un modèle économique pérenne (vente de produits ou prestations), ET sur 3 critères empruntés au non-lucratif et ancrés dans ses statuts :

  • un objectif d’impact social ou environnemental positif (et dont l’atteinte doit être évaluée chaque année),
  • une lucrativité limitée (par exemple : obligation de mettre la moitié des bénéfices en réserve), et
  • une gouvernance démocratique ou participative (les parties prenantes – clients, usages, fournisseurs, partenaires… – ont leur mot à dire sur l’impact des activités de la société).

Ce nouveau format, né en 2014 avec la Loi Hamon, casse cette dichotomie, qui fut d’ailleurs renforcée à l’époque par la « loi 1901 » (création des organismes à but non lucratif). Cette nouvelle loi redonne à l’entreprise la place qu’elle aurait dû avoir dès le début : au-delà de sa valeur ajoutée économique nécessaire, avoir aussi un impact sociétal positif (économie circulaire ? inclusive…).

Il faut noter que les mutuelles et les sociétés coopératives sont des membres historiques de l’ESS, avec les associations et les fondations ; l’ESS représentant à ce jour 10% des emplois en France ! –. Elles répondent à leur manière à cette impérieuse nécessité de durabilité, tout en créant de la valeur économique : encadrement de l’utilisation des bénéfices, réinvestissement des résultats dans le développement et la pérennité…

Bien que l’entrepreneuriat social soit encore un secteur mineur au vu de la totalité du secteur économique, je fais le pari qu’il sera devenu la norme dans nos futures sociétés durables. Nous pouvons déjà constater des évolutions avec la loi PACTE et la création des « Sociétés à mission ».

C’est cette double démarche de rentabilité et d’impact positif que j’ai voulu implémenter avec Prowd (www.beprowd.com), l’entreprise sociale que je développe actuellement. Sur les sujets environnementaux, nous œuvrons à la sensibilisation et au passage à l’action des citoyens et des entreprises (B2C et B2B), avec une approche spécifique, « L’écologie qui rapporte ».

Dans l’entrepreneuriat social, les marges financières (et les rémunérations) sont généralement moindres que dans l’économie classique. Cependant les avantages qu’on en retire n’ont pas de prix voire ne peuvent pas s’acheter : la reconnaissance sociale, des ambiances inspirantes, l’estime de soi et la fierté, l’accomplissement personnel. Le sommet de la pyramide de Maslow vaut bien quelques sacrifices sur la feuille de paye !

Après avoir réalisé chacune des actions décrites dans la parabole du bateau (presque dans cet ordre d’ailleurs), j’ai ainsi expliqué ce choix personnel de fondre aujourd’hui dans la même action, travail et engagement sociétal.

Comment contribuer en tant qu’ingénieur ?

(NB : cet article a initialement été rédigé en tant témoignage pour un livre sur les « engagements humanistes » des Ingénieurs des Mines de Saint-Etienne, à paraitre.)

L’humanisme c’est, par définition, « œuvrer à l’épanouissement de la personne humaine ou au progrès de l’humanité ». S’engager ainsi en tant qu’ingénieur, c’est utiliser toutes les armes en notre possession pour apporter des solutions durables à nos problèmes sociétaux. De par nos positions professionnelles, nous avons une position privilégiée pour œuvrer en faveur des 3P (People, Planet, Profit) : générer une nécessaire valeur ajoutée économique, en considérant by design les aspects sociaux et écologiques de l’activité.

Que peut-on faire pour contribuer ?

1- Avec de l’argent :

  • pouvoir d’achat, devoir d’action : acheter bio, Made In France, bois FSC, produits labélisés, produits d’animaux en plein air, le boycott aussi… (on peut voter avec 2 cartes : la carte d’électeur, et la carte bleue) ;
  • donner aux ONG pour l’action d’« écoper »,
  • donner aux ONG pour « reboucher les trous dans la coque »,

2- Avec du temps :

  • implication dans des ONG comme celles citées plus haut,

3- Avec des prises de risques:

The greater the risk, the greater the reward” (Lord Varys)

  • grâce à nos formations (ou plein d’autres aussi !), beaucoup d’entre nous ont des positions de pouvoir au sein des organisations, et peuvent ainsi infléchir certaines pratiques, liées à notre cœur d’activité ou non (avec notamment des démarches RSE plus ou moins poussées).
  • une capacité à générer ou à porter des changements, avec l’entrepreneuriat social pour la création d’activités économiques et porteuses de sens.

Les objections classiques à l’engagement

Nous sommes nombreux à avoir énoncé ou entendu les objections suivantes (avec focus sur le sujet environnemental). Qu’en penser ?

« Aucune de ces solutions ne suffira à éviter le changement climatique »

Il y a un côté pratique à cette assertion : « fichu pour fichu, je ne fais rien… ». Ma réponse est simple : mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres ; et agir m’apporte une fierté et un alignement avec ses valeurs qui contribuent au bien-être et à l’épanouissement. Ce serait dommage de s’en priver !

« Un rapport du GIEC sur lesquels les scientifiques du monde entier qui sont d’accords ? Je n’y crois pas. »

Entendu sur certains médias… (cf. paragraphe sur le journalisme indépendant). Si un ingénieur remet en cause soit l’ampleur des conséquences du changement climatique, soit la responsabilité de l’homme dans ce changement, je crois que nous pouvons nous demander s’il a vraiment écouté pendant les cours !

« La technologie va nous sauver »

Oui, dans Game Of Thrones, certains disaient que les White Walkers seraient arrêtés par le Mur et la brave Garde de Nuit… (Spoiler : ils sont passés !) Si tant est qu’on trouve une solution pour le stockage de carbone : qui la payera ? Nous n’arrivons déjà pas à nous mettre d’accord mondialement pour baisser la consommation des énergies fossiles… Ni à gérer 1 million de réfugiés en Europe – et en 2050 il y aura potentiellement 143 millions de réfugiés climatiques (source Banque Mondiale).

« Je contribue déjà au système »

Dans ce cas il convient de se poser deux questions :

  • au niveau professionnel : est-ce que j’agis réellement pour changer dans le bon sens les objectifs / pratiques / impacts de mon organisation ?
  • au niveau personnel : est-ce que mon mode de consommation contribue à faire émerger un monde plus durable ? (achats Made In France, biologiques, bois FSC, animaux en plein air, etc.)

Conclusion

J’ai choisi de traiter du sujet de l’ingénieur humaniste de façon décalée avec cette parabole du bateau, j’espère que vous aurez eu autant d’intérêt à la lire que moi à l’écrire. Le fond de l’article reflète une vision partielle et subjective des enjeux de l’engagement citoyen et professionnel au service de l’humain. N’hésitez pas à partager , liker, commenter pour me témoigner vos remarques ou avis !

Et une citation pour finir :

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire » (Albert Einstein).

Face à l’imminence du changement climatique, à ses multiples conséquences sur nos vies et sociétés, nous avons peu de temps disponible. Nous avons besoin de tous, de toutes les actions ; à chacun de choisir ses combats et son niveau d’action, pour être à la fois motivé et utile.

 

Par Yoann Hodeau